Une question posée par un compagnon proche

Ubayy ibn Ka'b faisait partie des compagnons les plus attachés au Prophète ﷺ, connu notamment pour sa maîtrise du Coran. Ce qu'il rapporte de lui-même dans ce hadith n'est pas une anecdote de bataille ni un point de jurisprudence : c'est une question pratique, presque intime, sur la manière d'organiser son propre temps d'invocation. Ubayy multipliait déjà la salât sur le Prophète ﷺ — c'est-à-dire la salawât, l'invocation de bénédiction prononcée en sa faveur — et il voulait savoir quelle proportion de sa du'a personnelle il devait lui réserver.

Salawât
L'invocation de bénédiction adressée à Allah en faveur du Prophète ﷺ, distincte de la du'a que le mu'min adresse pour lui-même.

La question n'a rien d'anodin. Un mu'min dispose d'un temps limité pour invoquer Allah dans une journée. Ce temps sert normalement à demander : la guidée, la santé, la subsistance, le pardon, la réussite dans ce bas monde et dans l'au-delà. Consacrer une part de ce temps à la salawât, c'est mécaniquement en retirer une part à ses propres demandes. Ubayy pose donc, sans le formuler ainsi, une question d'arbitrage : combien puis-je me permettre de donner au Prophète ﷺ sans trop me priver moi-même ?

Le dialogue en escalier

La réponse du Prophète ﷺ ne vient pas d'un coup. Elle se construit par étapes, au fil des propositions successives d'Ubayy, qui teste une fraction après l'autre.

قُلْتُ: يَا رَسُولَ اللَّهِ إِنِّي أُكْثِرُ الصَّلَاةَ عَلَيْكَ فَكَمْ أَجْعَلُ لَكَ مِنْ صَلَاتِي؟ فَقَالَ: «مَا شِئْتَ» قُلْتُ: الرُّبُعَ؟ قَالَ: «مَا شِئْتَ فَإِنْ زِدْتَ فَهُوَ خَيْرٌ لَكَ» . قُلْتُ: النِّصْفَ؟ قَالَ: «مَا شِئْتَ فَإِنْ زِدْتَ فَهُوَ خَيْرٌ لَكَ» قُلْتُ: فَالثُّلُثَيْنِ؟ قَالَ: «مَا شِئْتَ فَإِنْ زِدْتَ فَهُوَ خَيْرٌ لَكَ» قُلْتُ: أَجْعَلُ لَكَ صَلَاتِي كُلَّهَا؟ قَالَ: «إِذا يكفى همك وَيكفر لَك ذَنْبك»

« J'ai dit : Ô Messager d'Allah, je multiplie la salât sur toi, quelle part de mon invocation dois-je te consacrer ? Il répondit : Ce que tu veux. J'ai dit : Le quart ? Il dit : Ce que tu veux, mais si tu augmentes ce sera meilleur pour toi. J'ai dit : La moitié ? Il dit : Ce que tu veux, mais si tu augmentes ce sera meilleur pour toi. J'ai dit : Les deux tiers ? Il dit : Ce que tu veux, mais si tu augmentes ce sera meilleur pour toi. J'ai dit : Te consacrerai-je toute mon invocation ? Il dit : Alors tes soucis seront suffisamment pris en charge et ton péché te sera pardonné. »*

Rapporté par Tirmidhi (via Mishkat al-Masabih 929) · hasan

Le mouvement est net. Ubayy commence par une ouverture volontairement vague — « Ce que tu veux » — puis avance des chiffres précis : un quart, la moitié, les deux tiers. Il cherche visiblement un plafond, une réponse qui lui dirait « arrête-toi là, c'est suffisant ». Le Prophète ﷺ ne le lui donne jamais.

Une formule qui ne fixe jamais de limite

À chacune des trois propositions intermédiaires, la réponse est rigoureusement la même : « ce que tu veux, mais si tu augmentes ce sera meilleur pour toi ». Cette répétition n'est pas un détail de style dans la narration ; elle est le cœur de l'enseignement. Le Prophète ﷺ aurait pu, à la deuxième ou à la troisième proposition, dire qu'un tiers ou la moitié suffisait amplement, que multiplier davantage n'apporterait rien de plus. Il ne le fait à aucun moment.

Ce refus constant de fixer un seuil dit quelque chose de la nature même de la salawât : elle ne connaît pas de point de saturation. Contrairement à d'autres formes d'adoration qui ont une mesure prescrite — un nombre de rak'at, un nombre de jours de jeûne —, la salawât reste ouverte. Chaque augmentation est qualifiée de meilleure, sans qu'aucune borne supérieure ne soit jamais mentionnée. Le mu'min qui voudrait savoir « combien c'est assez » repart de ce hadith sans réponse chiffrée, et c'est précisément le message : il n'y a pas de trop.

Du'a pour soi ou salawât pour le Prophète ﷺ ?

Revenons à l'arbitrage initial d'Ubayy. Sa question sous-entend une tension réelle : le temps d'invocation est limité, et tout ce qui va à la salawât semble se soustraire à la du'a personnelle. C'est une préoccupation légitime — un mu'min a des besoins, des soucis, des péchés à faire pardonner, et il est naturel de vouloir garder du temps pour les exposer directement à Allah plutôt que de le consacrer à quelqu'un d'autre, fût-ce le Prophète ﷺ.

C'est cette tension précise que l'article Honorer le Prophète ﷺ en pratique : salawât, mawlid, chants aborde de façon plus large : comment intégrer concrètement la salawât dans le quotidien sans qu'elle devienne une case cochée séparée du reste de sa pratique. Le hadith d'Ubayy apporte ici une réponse directe à cette tension, et elle est inattendue.

Ce que révèle la réponse finale

Quand Ubayy propose enfin de consacrer la totalité de son invocation à la salawât — c'est-à-dire de ne plus rien garder pour sa propre du'a — la réponse du Prophète ﷺ change de nature. Elle ne répète plus « ce que tu veux » ; elle annonce un résultat : « alors tes soucis seront suffisamment pris en charge et ton péché te sera pardonné ».

Cette bascule est la clé de tout le hadith. Elle indique que consacrer son invocation entière à la salawât ne prive pas le mu'min de ce qu'il cherchait en formulant ses propres demandes. Les soucis dont il voulait parler à Allah dans sa du'a sont pris en charge ; le péché qu'il voulait voir pardonné l'est également. La salawât maximale ne remplace donc pas la du'a par un vide, elle produit elle-même ce que la du'a personnelle cherchait à obtenir. L'arbitrage qu'Ubayy croyait devoir faire — donner au Prophète ﷺ au détriment de soi — n'a pas lieu d'être : ce que l'on donne en salawât revient, sous une autre forme, comme rahma pour celui qui la prononce.

C'est dans cet esprit que ce hadith trouve sa place au sein du cocon consacré au Prophète Muhammad ﷺ : il montre que l'attachement au Prophète ﷺ, loin d'être une pratique séparée de la relation du mu'min à Allah, en est une expression qui sert directement ses propres besoins.

Une invitation à ne jamais compter

Tu n'as pas à choisir une fraction précise pour ta salawât quotidienne, ni à chercher un seuil « suffisant » : ce hadith montre que la mesure recommandée est toujours celle d'au-dessus. Aujourd'hui, essaie simplement d'augmenter, même légèrement, le temps que tu consacres à la salawât sur le Prophète ﷺ, sans crainte d'en faire trop.



* Les paroles prophétiques sont citées en arabe, suivies d'une traduction approximative : celle-ci ne prétend pas rendre la littéralité du texte, mais en dégager un sens fidèle à l'esprit de l'enseignement.