Quraysh envoie son meilleur homme

À La Mecque, la prédication du Prophète ﷺ a cessé d'être une affaire que l'on peut ignorer. Elle traverse les clans, atteint les fils des notables, fissure des familles entières. Quraysh a déjà tout essayé : le mépris, la moquerie, les représailles contre les plus vulnérables. Rien n'a ralenti le mouvement. Les chefs changent alors de stratégie. Ils dépêchent l'un des leurs, réputé pour la finesse de son jugement : عتبة بن ربيعة, 'Utba ibn Rabî'a, que l'on surnommait Abû al-Walîd.

La scène appartient aux années mecquoises de sa vie, dans ce moment de tension où l'opposition cherche encore une issue négociée avant d'en venir au pire. 'Utba s'assoit face au Prophète ﷺ et déroule, calmement, un marché.

Quatre offres pour un silence

Ce n'est pas une menace qu'il pose sur la table, c'est une proposition. Quatre, exactement.

يَا ابْنَ أَخِي، إِنْ كُنْتَ إِنَّمَا تُرِيدُ بِمَا جِئْتَ بِهِ مِنْ هَذَا الْأَمْرِ مَالًا جَمَعْنَا لَكَ مِنْ أَمْوَالِنَا حَتَّى تَكُونَ أَكْثَرَنَا مَالًا. وَإِنْ كُنْتَ تُرِيدُ بِهِ شَرَفًا سَوَّدْنَاكَ عَلَيْنَا... وَإِنْ كُنْتَ تُرِيدُ بِهِ مُلْكًا مَلَّكْنَاكَ عَلَيْنَا. وَإِنْ كَانَ هَذَا الَّذِي يَأْتِيكَ رِئْيًا... طَلَبْنَا لَكَ الطِّبَّ.

« Ô fils de mon frère, si par ce que tu apportes tu cherches la richesse, nous réunirons pour toi de nos biens jusqu'à ce que tu sois le plus fortuné d'entre nous. Si tu cherches les honneurs, nous ferons de toi notre chef. Si tu cherches la royauté, nous te ferons roi sur nous. Et si ce qui te vient est une vision que tu ne peux repousser, nous te ferons soigner. »*

Rapporté par la Sîra d'Ibn Hishâm

De la richesse, jusqu'à faire de lui le plus opulent de tous. Des honneurs, jusqu'à ce que rien ne se décide sans son avis. La royauté, s'il la veut. Et, au cas où ce qu'il recevait ne serait qu'une vision qu'il ne parvenait pas à repousser, les meilleurs soins pour l'en guérir. On remarque ici ce qui manque à la liste : aucune place pour la conviction. Pour 'Utba, tout homme a un prix, il ne reste qu'à trouver le bon. Quraysh le mesure à sa propre aune — elle lui prête ses désirs parce qu'elle ne conçoit pas qu'on puisse en avoir d'autres.

« Écoute-moi »

Le Prophète ﷺ l'a laissé aller jusqu'au bout de son discours, sans l'interrompre. Quand 'Utba se tait, la réponse vient — mais elle refuse le terrain de la négociation.

أَقَدْ فَرَغْتَ يَا أَبَا الْوَلِيدِ؟ قَالَ: نَعَمْ. قَالَ: فَاسْمَعْ مِنِّي.

« As-tu terminé, ô Abû al-Walîd ? — Oui. — Alors écoute-moi. »*

Rapporté par la Sîra d'Ibn Hishâm

Puis il récite. Sourate Fussilat, la quarante et unième du Coran. 'Utba est un Arabe de naissance : il connaît sa langue dans ses moindres reliefs, il sait distinguer un vers d'un discours de devin. Ce qu'il entend n'entre dans aucune de ses cases. La récitation avance jusqu'à cette mise en garde :

À cet instant, il a été rapporté que 'Utba posa sa main sur la bouche du Prophète ﷺ et le pria, au nom de leur lien de parenté, de s'arrêter. L'homme venu imposer le silence est le premier à demander grâce.

Le retour de l'émissaire

'Utba rejoint les chefs, le visage transformé. Ce qu'il rapporte n'a rien du compte rendu qu'ils attendaient.

وَاللَّهِ مَا سَمِعْتُ مِثْلَهُ قَطُّ، وَاللَّهِ مَا هُوَ بِالشِّعْرِ وَلَا بِالسِّحْرِ وَلَا بِالْكِهَانَةِ

« Par Allah, je n'ai jamais entendu chose pareille ; par Allah, ce n'est ni de la poésie, ni de la sorcellerie, ni de la divination. »*

Rapporté par la Sîra d'Ibn Hishâm

Il leur conseille de laisser cet homme en paix : ce qu'il a entendu, dit-il en substance, dépasse ce qu'une bouche humaine produit d'ordinaire, et mieux vaudrait pour Quraysh ne pas se dresser contre lui. Les notables refusent d'entendre. Plutôt que d'écouter leur propre sage, ils l'accusent à son tour d'avoir été ensorcelé. On mesure ici que leur aveuglement n'est pas une incapacité, c'est une décision : la parole les a atteints — 'Utba en est la preuve vivante — et c'est précisément pour cela qu'ils choisissent de fermer les yeux.

La prochaine fois qu'on cherche à t'entraîner dans une joute où tout est déjà biaisé, souviens-toi de cette main posée sur une bouche. La réponse la plus forte n'a pas toujours la forme d'un argument. Va lire sourate Fussilat lentement, à voix presque basse, et essaie d'entendre ce que 'Utba a entendu ce jour-là : le Coran tel qu'il se donne, avant tout commentaire.



* Les paroles prophétiques sont citées en arabe, suivies d'une traduction approximative : celle-ci ne prétend pas rendre la littéralité du texte, mais en dégager un sens fidèle à l'esprit de l'enseignement.