Une nuit du calendrier lunaire, un peuple entier coincé entre une armée et une mer. Derrière eux, la puissance militaire la plus écrasante de leur monde. Devant eux, l'eau. Aucune issue rationnelle. C'est exactement là, dans ce cul-de-sac, que se joue ce que la tradition appelle Achoura. On le raconte souvent comme un miracle spectaculaire — la mer qui s'ouvre, le tyran qui se noie. Mais réduire ce récit à un effet spécial, c'est passer à côté de ce qu'il dit vraiment sur Allah, sur Pharaon, et sur vous.
Car ce jour ne raconte pas seulement une délivrance historique. Il met en scène, dans l'arabe même du Coran, une opération précise : l'anéantissement d'une imposture par le Vrai qui tranche. Et cette imposture porte un nom que vous connaissez mieux que vous ne le croyez.
Que s'est-il passé le jour d'Achoura ?
Le jour d'Achoura, selon le Coran et la tradition prophétique, Allah a sauvé Moïse et les siens en fendant la mer, puis a noyé Pharaon et son armée lancés à leur poursuite. Achoura — de عاشوراء, le dixième jour du mois de Mouharram — est donc d'abord la date d'une délivrance et d'un engloutissement simultanés. Pour la signification précise du terme et de sa place dans le calendrier, le mot Achoura mérite qu'on s'y arrête en lui-même.
Le récit coranique en donne les repères. Pharaon asservit les fils d'Israël, fait égorger leurs garçons. Moïse, élevé dans le palais même du tyran, est envoyé pour le ramener à la raison. Le bras de fer s'achève par une fuite nocturne : Moïse part avec son peuple, Pharaon les rattrape au bord de la mer. L'eau s'ouvre, les uns passent, les autres sont submergés.
Voilà la trame. Mais une question vient avant tout commentaire : pourquoi ce jour-là précisément a-t-il traversé les siècles jusqu'à devenir un jeûne pour les musulmans ?
Quelles sont les origines du jour d'Achoura ?
Les origines du jour d'Achoura remontent à Moïse lui-même : c'est lui qui, le premier, a jeûné ce jour en reconnaissance de la délivrance. Le Prophète Muhammad ﷺ a repris ce jeûne en arrivant à Médine, après l'avoir vu observé par les juifs de la ville. Le hadith qui fonde cette pratique est explicite.
« Le Prophète ﷺ arriva à Médine et vit les juifs jeûner le jour d'Achoura. Il demanda : "Qu'est-ce que ce jour ?" Ils répondirent : "C'est un grand jour : Allah y sauva Moïse et son peuple, et y noya Pharaon. Moïse le jeûna par gratitude." Il dit alors : "Je suis plus en droit de suivre Moïse que vous", puis il le jeûna et ordonna de le jeûner. »
Rapporté par Bukhari · n°2004 et Muslim · n°1130
Trois choses se nouent ici. D'abord, Achoura n'est pas une invention : c'est la mémoire vivante d'un événement que trois traditions reconnaissent. Ensuite, le motif du jeûne n'est pas la peur ni le deuil, mais la gratitude — un mot à garder en tête, car la gratitude est l'exact contraire de ce que Pharaon incarne. Enfin, le Prophète revendique une continuité : « Je suis plus en droit de suivre Moïse que vous. » Il ne célèbre pas une fête étrangère ; il rattache l'islam à la même source.
La récompense attachée à ce jeûne en dit long sur sa portée intérieure.
« Le jeûne du jour d'Achoura, j'espère d'Allah qu'il efface l'année qui le précède. »
Rapporté par Muslim · n°1162, d'après Abû Qatâda
Effacer une année : le verbe est lourd de sens. Si vous voulez le détail du déroulé de cette journée, ce qui s'est noué heure par heure ce jour-là mérite son propre récit. Et si la question qui vous intéresse est plutôt le pourquoi du geste prophétique, les raisons pour lesquelles le Prophète a fait sien ce jeûne ouvrent une autre porte. Ce dossier appartient d'ailleurs à un ensemble plus large sur la place exacte d'Achoura dans le temps et la mémoire de l'islam.
Reste l'essentiel, que la chronologie seule ne livre pas : pourquoi ce face-à-face entre Moïse et Pharaon est-il devenu le récit fondateur d'un jour saint ? Pour le comprendre, il faut cesser de voir Pharaon comme un simple roi cruel.
Pourquoi Pharaon incarne-t-il l'ego illusoire ?
Pharaon incarne l'ego illusoire parce qu'il fait exactement ce que cet ego fait dans le cœur de chacun : il se prend pour le sujet réel, il se hisse à une place qui n'est pas la sienne, et il étouffe tout ce qui pourrait grandir autour de lui. Le Coran ne le décrit pas avec le vocabulaire de la méchanceté, mais avec celui de l'imposture.
Le verbe qui le qualifie est طَغَىٰ, taghâ. On le traduit par « transgresser », mais sa racine dit beaucoup plus précisément ce qui se passe.
Tout est là. Pharaon ne déborde pas : il submerge. Il s'élève à une place pour laquelle il n'a aucune légitimité — celle de Dieu. Le Coran lui met dans la bouche la phrase qui condense toute l'imposture, « c'est moi votre seigneur, le très-haut » Coran 79:24, et plus loin : « je ne vous connais pas d'autre divinité que moi » Coran 28:38. C'est précisément la définition de l'ego illusoire au cœur du récit coranique : ce complexe d'envie propre, de désirs propres, de volonté propre qui se présente comme le « je » alors qu'il n'est qu'un voile. Cet ego ne se contente pas d'exister ; il rivalise avec Allah dans le cœur, il prétend être le seul maître à bord. Pharaon n'est pas une exception monstrueuse. Il est l'ego illusoire devenu visible, projeté sur un trône.
- Taghût
- L'outil du toughian, l'outil de l'imposture : tout ce par quoi on sert l'imposteur — souvent sans même le savoir — et qui l'aide à occuper une place qui ne lui revient pas.
Il y a un second symptôme, plus discret, et tout aussi parlant. Pharaon fait égorger les nouveau-nés mâles des fils d'Israël (Coran 28 : 4). Le Coran range ce geste sous une logique précise.
Voilà ce qu'est le كُفْر, kufr : non pas une « incroyance » abstraite, mais le geste d'étouffer ce qui veut grandir. Pharaon ne tue pas par hasard : il tue ce qui pousse, ce qui pourrait un jour le dépasser. L'imposteur a horreur de ce qui grandit, parce que toute croissance autour de lui menace la place qu'il a volée. L'ego illusoire fonctionne pareil : il étouffe en vous l'élan vers plus grand que vous. Pharaon n'est donc pas d'abord un tyran politique : c'est l'imposture faite roi, l'ego illusoire mis en scène à l'échelle d'un royaume.
Que signifie la traversée de la mer fendue dans le Coran ?
La traversée de la mer signifie que le Vrai tranche net entre deux camps : il ouvre un passage pour ce qui doit vivre et referme l'eau sur ce qui doit disparaître. La mer ne s'écarte pas mollement : le Coran emploie le verbe فَانفَلَقَ, fanfalaqa — elle se fendit, elle fut tranchée.
Ce tranchant n'est pas un détail de mise en scène. Il dit la nature de ce qui agit ici : الْحَقّ, al-haqq.
La mer tranchée, c'est al-haqq à l'œuvre : le Vrai qui sépare sans ambiguïté ce qui relève de la vie de ce qui relève de l'imposture. Et il faut prêter attention à la matière par laquelle il opère. Dans le Coran, ماء, mâ', l'eau, n'est jamais neutre : c'est ce qui descend d'en haut et se fixe pour donner la vie. Le Coran lui-même est qualifié de cette eau venue du ciel, rendue accessible pour se fixer dans le cœur et le rendre vivant. La même eau qui donne vie au peuple de Moïse — en s'ouvrant — devient le tombeau de Pharaon — en se refermant. Une seule réalité, deux destins, selon le rapport qu'on entretient avec le Vrai.
Mais avant que l'eau ne s'ouvre, il y a un instant suspendu : le peuple est pris en tenaille, l'armée derrière, la mer devant. C'est l'épreuve à l'état pur. Et c'est là qu'intervient une qualité que le Coran travaille avec soin.
Quand les compagnons de Moïse crient « nous sommes rejoints ! », lui ne voit pas une impasse : il voit une issue que les autres ne voient pas encore. C'est exactement ce que le Coran appelle صَبْر, sabr.
- Sabr
- Non pas la patience résignée, mais une résilience sublimante : la résistance au choc qui élève. Encaisser l'épreuve pour en faire une opportunité d'élévation, passer du « lutter contre » au « lutter avec ». Le sabr implique la vision : بَصِيرَة, baSira, la clairvoyance qui voit la rahma à travers l'épreuve.
Le sabr de Moïse n'est pas de l'endurance passive : c'est une clairvoyance. Sa racine est cousine de baSira, la vision. Là où le peuple voit la mort, Moïse voit déjà le chemin. Et le Coran précise une condition qu'on oublie souvent : cette résilience n'est jamais une force purement humaine. Elle s'appuie sur la présence angélique, qu'on attire par l'humilité. Moïse ne dit pas « je vais nous sauver » ; il dit « mon Seigneur est avec moi ». Exactement l'inverse du « c'est moi votre seigneur » de Pharaon. La traversée oppose deux phrases : celle de l'imposteur qui se croit source, et celle du serviteur qui sait d'où vient le secours.
« C'est moi votre seigneur, le très-haut. » L'imposteur qui se prend pour la source. Il s'élève à une place illégitime et croit tenir le gouvernail de la vie.
« Mon Seigneur est avec moi ; Il me guidera. » Le serviteur qui sait n'être qu'un instrument. Il remet le gouvernail à Celui qui tranche le Vrai.
Qu'est-ce qu'Allah anéantit en noyant Pharaon ?
En noyant Pharaon, Allah n'anéantit pas seulement un homme : Il réduit à néant l'imposture elle-même, l'ego illusoire qui prétendait être Dieu. C'est ici que le récit atteint son sommet, et qu'un Nom divin précis s'éclaire : الْقَهَّار, al-Qahhâr.
La noyade de Pharaon est la mise en acte d'al-Qahhâr. Ce que l'eau referme sur lui, ce n'est pas une vengeance : c'est la réduction à néant de la prétention. L'imposteur qui s'était élevé « le très-haut » est ramené au plus bas, sous les flots. Et le Coran fixe le moment où l'illusion se dissout : face à la mort, Pharaon crie enfin sa foi.
La réponse tombe, implacable : « Maintenant ? Alors que tu as désobéi avant et que tu étais du nombre des corrupteurs ? » (Coran 10 : 91). L'ego illusoire ne lâche prise qu'au tout dernier instant, quand il n'a plus le choix — et c'est trop tard. Puis vient un verset saisissant : « Aujourd'hui, Nous épargnons ton corps, pour que tu sois un signe à ceux qui viendront après toi » (Coran 10 : 92). Le corps préservé n'est pas un honneur : c'est une pièce à conviction. L'imposture est anéantie, mais sa dépouille reste exposée comme un avertissement.
Et le Coran couronne la scène par la question qui dit qui tranche vraiment.
| Lecture courante | Lecture raHma-TV |
|---|---|
| Pharaon est un tyran puni pour sa cruauté. | Pharaon est l'imposture (toughian) qui s'élève à une place illégitime. |
| La mer s'ouvre : un miracle spectaculaire. | La mer est tranchée par al-haqq : le Vrai qui sépare la vie de l'imposture. |
| Allah noie Pharaon par justice. | Al-Qahhâr réduit à néant l'ego illusoire qui prétendait être Dieu. |
| Achoura : on commémore une victoire passée. | Achoura : on jeûne pour anéantir, en soi, le Pharaon intérieur. |
Que change Achoura pour vous aujourd'hui ?
Achoura change ceci : ce n'est pas la commémoration d'un drame ancien, c'est un miroir tendu à votre propre cœur. Le Pharaon du récit n'est pas resté noyé dans l'Antiquité ; il a un descendant direct en vous, et il porte le même nom : l'ego illusoire. Cette part qui veut s'élever au-dessus de sa juste place, qui se prend pour le sujet réel de votre vie, qui étouffe ce qui pourrait grandir en vous ou autour de vous.
C'est pour cela que le geste prophétique est un jeûne, et que ce jeûne est lié à la gratitude, pas à la peur. Le jeûne contracte, dépouille, met à nu : il affame précisément cet ego qui se nourrit d'envie propre, de désirs propres, de volonté propre. Et le Coran le dit ailleurs sans détour : « cherchez secours dans le sabr et la prière » Coran 2:45 — la résistance dans l'épreuve passe par cette même posture, lourde pour tous « sauf pour les humbles », ceux-là mêmes dont l'humilité attire la présence angélique.
La traversée se rejoue à chaque épreuve. Derrière vous, l'armée de vos automatismes, de votre suffisance, de tout ce qui vous tire vers le bas. Devant vous, une eau qui paraît infranchissable. Le sabr — cette clairvoyance qui voit la rahma là où d'autres ne voient que l'impasse — est le bâton qui fend la mer. Non pas pour vous éviter l'épreuve, mais pour la traverser à pied sec.
La prochaine fois que tu liras le récit de Pharaon englouti, ne le lis pas comme une vieille histoire de tyran puni. Le dixième jour de Mouharram, jeûne — et pendant que ton corps se tait, demande-toi simplement : « qu'est-ce qui, en moi, prétend encore être le très-haut ? »
La mer attend toujours d'être tranchée.