Tapez « miracles du 10 Mouharram » et vous tomberez sur des listes vertigineuses : la création d'Adam, le repentir agréé, l'arche qui se pose, le feu qui s'éteint, la mer qui s'ouvre, et parfois la fin du monde annoncée pour ce même jour. La tentation est de tout empiler, comme si la valeur d'Achoura tenait au nombre de prodiges qu'on parvient à y accrocher. Et si c'était exactement l'inverse ? Et si surcharger ce jour de merveilles invérifiables revenait à manquer le seul miracle qui vous concerne encore.
Quels miracles se sont produits le jour d'Achoura ?
Soyons honnêtes avant d'être enthousiastes. La plupart des longues énumérations qui circulent — untel prophète sauvé tel jour, telle création accomplie telle date — ne reposent pas sur des sources solides. Beaucoup relèvent d'une piété populaire qui aime relier les grands événements sacrés à une seule date marquante. C'est touchant, mais ce n'est pas une chaîne de transmission.
Un événement, lui, est clairement rattaché au 10 Mouharram : le sauvetage de Moïse et de son peuple, arrachés à l'oppression. C'est en mémoire de cette délivrance que le jeûne de ce jour a été recommandé. Le reste — la liste qui s'allonge d'année en année — demande prudence. Ré-articuler le sens d'Achoura ne consiste pas à inventer davantage de prodiges, mais à comprendre quelle nature a ce jour.
Cette prudence n'est pas de la tiédeur. C'est même le contraire d'une foi paresseuse. Croire qu'un jour vaut par le nombre de récits spectaculaires qu'on lui accole, c'est mesurer le sacré à la manière d'un inventaire. Or l'arabe coranique ne fonctionne jamais comme un inventaire : chaque mot renvoie d'abord à un symbole, à une image concrète qui parle à l'âme avant de parler à l'intellect. Pour saisir Achoura, il ne faut donc pas allonger la liste — il faut écouter ce que dit l'image cachée derrière ce type de jour.
Pourquoi est-on tenté d'empiler les miracles sur ce jour ?
Parce que nous lisons le sacré comme un musée. On veut des vitrines, des dates, des objets exposés : ici l'arche, là le bâton, là la mer fendue. Le merveilleux rassure — il met le miracle derrière nous, dans un passé verrouillé, admirable mais lointain. Plus la liste est longue, plus le jour semble important ; et plus il semble important, moins il nous engage. Le paradoxe est cruel : à force d'accumuler des prodiges anciens, on transforme Achoura en commémoration et on oublie qu'il pourrait être une convocation.
La rédaction raHma-TV ne cherche pas à nier le merveilleux. Elle déplace la question. Au lieu de demander « combien de miracles tiennent dans cette case du calendrier ? », elle demande : « de quelle étoffe ce jour est-il fait, pour que la tradition l'ait distingué ? » Et c'est là que l'arabe coranique change tout.
Que révèle l'arabe coranique sur la nature de ce jour ?
Il existe un hadith qui ne parle pas d'Achoura nommément, mais qui décrit précisément le type de jour dont Achoura fait partie :
« Il y a pour votre Maître, dans les jours de votre temporalité, des nafaHât ; exposez-vous à elles — peut-être qu'une effluve vous atteindra telle que vous ne soyez plus jamais malheureux après elle. »
Rapporté à propos des nafaHât, les jours-opportunités
Le mot pivot est نفحات, nafaHât. Et sa racine raconte une autre histoire que celle du musée.
Une nafHa, c'est donc un débordement gracieux. Un jour-opportunité qu'Allâh octroie et qui déborde de Sa raHma sans qu'on ait à exercer la moindre pression. Achoura n'est pas une vitrine de prodiges passés : c'est une fenêtre qui s'ouvre, un vent qui se lève à une heure précise. Le miracle n'est pas seulement ce qui a eu lieu, c'est ce qui est rendu disponible.
Comment « s'exposer » à un jour comme Achoura ?
Le hadith ne dit pas « produisez », il dit فتعرضوا لها, fa-ta'arraDû lahâ : « exposez-vous à elles ». La posture porte un nom, ta'arruD : l'action de s'exposer. C'est la posture de la voile qu'on hisse pour laisser le vent agir — pas celle du rameur qui s'épuise contre le courant.
Tout bascule ici. L'effort ne disparaît pas, il se déplace. Il ne porte plus sur arracher une grâce — un vent ne s'arrache pas — mais sur se rendre disponible. Concrètement, pour le 10 Mouharram, cela tient en quelques gestes sobres :
- Jeûner ce jour, dans le sillage de la délivrance de Moïse : se vider pour se rendre poreux.
- Se tenir disponible plutôt que performant — viser la qualité de présence, pas le score d'actes.
- Laisser le sens descendre au lieu de le réciter mécaniquement, comme une pluie qu'on laisse pénétrer la terre.
La fin du hadith donne l'enjeu réel : lâ tashqâ ba'dahâ abadan, « plus jamais malheureux après elle ». La promesse n'est pas un confort passager, c'est un changement d'état durable. Voilà pourquoi rater un tel jour n'est pas rater un bonus : c'est laisser passer un vent qui menait à bon port.
L'image du port n'est pas décorative. Elle dit le passage de la mer, où l'on se noie et où l'on est submergé, à la terre ferme, où l'on plante des graines et où l'on fructifie. Une nafHa est précisément ce vent qui mène à bon port — d'où, en latin comme en grec, le mot opportun : « qui pousse vers le port ». Achoura, lu ainsi, n'est pas un anniversaire de délivrance lointaine ; c'est l'une de ces brises temporelles qui poussent vers le salut celui qui veut bien hisser sa voile.
Faut-il alors rejeter le merveilleux d'Achoura ?
Non. Il faut le remettre à sa place. Le sauvetage de Moïse est un signe réel, et le mémoriser par le jeûne a du sens. Ce qui dégrade Achoura, c'est l'inflation : empiler des prodiges invérifiables jusqu'à ce que le jour devienne un décor, un folklore qu'on regarde sans y entrer. Le glissement que propose l'arabe coranique est exactement inverse. Il ne vous demande pas de croire à plus de miracles. Il vous demande de comprendre que ce jour est lui-même la matière du miracle — un temps densément habité, où la présence d'Ar-RaHmân se fait plus proche, plus disponible à toucher celui qui s'expose.
Cette logique du jour-opportunité ne concerne d'ailleurs pas qu'Achoura. Elle structure tout le rapport au temps sacré : certains jours débordent, et notre tâche n'est pas de les remplir de prouesses, mais d'y tendre un récipient ouvert. C'est cette même grâce, cet amour inconditionnel qui se rend disponible, que le Coran révèle comme le cœur battant de tout le message divin.
Le 10 Mouharram, alors, cesse d'être une date à cocher. Il devient une question posée à votre présence : serez-vous là, voile hissée, quand le vent se lèvera ?
Cette année, ne cherche pas la liste des miracles. Choisis un seul geste — jeûner ce jour, ou simplement t'offrir une demi-heure de silence où tu laisses le sens descendre. Hisse la voile, et vois ce que le vent fait du reste.
Le miracle pourrait bien être toi, ce jour-là, enfin disponible.