Que s'est-il passé les 9 et 10 Mouharram ? La question semble appeler une date d'anniversaire, un événement à commémorer. Mais le calendrier islamique ne fonctionne pas comme un agenda où l'on coche des souvenirs. Ces deux jours ne sont pas d'abord des dates à mémoriser — ce sont des jours où quelque chose se rend disponible, à condition qu'on se tienne là pour le recevoir.
Que représentent concrètement les 9 et 10 Mouharram ?
Le 10 du mois de Mouharram porte un nom : 'Âchûrâ'. C'est ce jour-là que se concentre la pratique prophétique. Le 9, lui, n'a pas de valeur isolée : il est associé au 10 pour ne pas le laisser seul, pour l'encadrer. On jeûne le 9 et le 10, ou le 10 et le 11 — l'idée étant de ne pas singulariser une date unique, mais d'inscrire le moment fort dans une approche.
Si l'on veut comprendre où ces deux jours se situent dans la trame plus large des temps forts du calendrier, il faut remonter à ce qui fait l'histoire et la fonction de cette période, ce que retrace en détail l'article sur les repères qui jalonnent le mois de Mouharram. Ici, on s'arrête sur une question plus simple et plus pratique : que se joue-t-il, exactement, quand ces deux jours arrivent ?
Pourquoi le jeûne d'Achoura compte-t-il autant ?
Une tradition rapportée chez Sunan Abû Dâwûd, attribuée à certains Compagnons, énumère quatre choses que le Prophète ﷺ ne délaissait jamais. Le jeûne du jour d'Achoura figure en tête de cette liste.
- Le jeûne du jour d''Âchûrâ', le 10 Mouharram
- Le jeûne des neuf premiers jours du mois du Hajj
- Le jeûne de trois jours de chaque mois
- Les deux rak'ât avant le Fajr
Ce qui frappe, ce n'est pas qu'il l'ait fait une fois : c'est qu'il ne l'abandonnait jamais. Achoura n'est donc pas une dévotion d'exception, réservée aux plus zélés. C'est un rendez-vous régulier, tenu, qui revient chaque année à la même place. Le 9 vient s'y greffer comme un seuil : on n'entre pas dans le jour fort sans l'avoir préparé.
Pourquoi ces jours ne sont-ils pas de simples cases à cocher ?
Voici le glissement décisif. On aborde souvent ces dates comme des obligations à valider : j'ai jeûné le 10, c'est fait, dossier clos. Or l'arabe coranique propose une tout autre image pour ces temps forts du calendrier — celle des nafaHât.
L'image change tout. Une nafHa ne s'arrache pas, elle s'accueille. Ces jours ne sont pas seulement « bénis » au sens vague — ils sont densément habités : la présence d'Ar-RaHmân y est plus dense, plus accessible, comme un vent qui se lève à une heure précise. Toute l'année, nous baignons dans une raHma générale qui soutient l'existence ; mais ces jours-là, c'est un autre type de raHma qui se rend disponible.
Le hadith fondateur ne laisse aucun doute sur l'enjeu :
« Il y a pour votre Maître, dans les jours de votre temporalité, des nafaHât ; exposez-vous à elles — peut-être qu'une effluve vous atteindra telle que vous ne soyez plus jamais malheureux après elle. »
Rapporté par at-Tabarânî
La fin est essentielle : la promesse n'est pas un confort passager, c'est un changement d'état durable — plus jamais malheureux après cela. Voilà pourquoi rater ces jours n'est pas « perdre un bonus ». C'est manquer une fenêtre dont la promesse est d'un autre ordre, et qui se referme.
Quelle est la bonne posture les 9 et 10 Mouharram ?
Le hadith donne le verbe précis : fa-ta'arraDû lahâ — « exposez-vous à elles ». La posture porte un nom, le ta'arruD, l'action de s'exposer. C'est la posture de la voile qu'on hisse pour laisser le vent agir, et non celle du rameur qui force contre le courant.
L'effort ne disparaît pas — il se déplace. Il ne porte plus sur produire un mérite (le vent ne s'arrache pas), mais sur se rendre disponible (la voile se hisse). Et c'est là que le jeûne reprend tout son sens. Car se priver de nourriture et de boisson n'est que la partie visible :
- Siyâm
- Le jeûne, compris non comme une simple abstention alimentaire mais comme la privation de tout ce qui est énergivore : agitations mentales, sollicitations excessives, discussions épuisantes. L'énergie économisée se réoriente vers la disponibilité.
- Ta'arruD
- L'action de s'exposer aux nafaHât. Non pas arracher la grâce, mais se mettre sur son passage — comme on tend un récipient sous une mamelle déjà pleine.
Le jeûne vide la place. Il dégage l'espace, rend l'humain disponible. Puis vient une seconde phase : le cœur, allégé, s'attendrit et se laisse pénétrer. Sans la première phase, la seconde n'a pas lieu — le cœur reste dur. L'ordre compte. Voilà pourquoi le 9 précède le 10 : il prépare le terrain avant le jour dense.
Comment se préparer concrètement à ces deux jours ?
Il n'y a pas de programme spectaculaire à monter. Trois gestes simples suffisent à se mettre dans la posture du ta'arruD :
- Jeûner le 9 et le 10 — ou le 10 et le 11 — pour ne pas isoler la date forte.
- Alléger ce qui dilapide l'énergie : moins d'écrans, moins de bruit, moins de discussions vides. Le jeûne déborde le seul registre alimentaire.
- Tenir le 9 comme un seuil, pas comme un brouillon : c'est lui qui attendrit le cœur pour le 10.
Cette logique de disponibilité, de fenêtres rahmaniques que le temps ouvre puis referme, traverse tout l'écosystème raHma-TV et nourrit chaque article du parcours sémantique autour du Coran. Achoura n'en est qu'une porte d'entrée parmi d'autres.
Le modèle proposé est celui de l'abeille en pleine miellée : en cette période courte, elle butine nuit et jour, en mode urgence, parce qu'elle sait que la fenêtre passe. Dix jours sur trois cent soixante-cinq, ou ici deux jours seulement : ça passe vite.
La prochaine fois que le 9 Mouharram approchera, ne te demande pas seulement si tu as « pensé à jeûner ». Demande-toi ce que tu pourrais alléger, dès la veille, pour que le 10 te trouve disponible. Hisse la voile la première — le reste ne dépend plus de toi.
Le vent, lui, sait déjà où il va.