La ville qui le chasse à coups de pierres

619. À La Mecque, plus personne n'écoute. Alors le Prophète Muhammad ﷺ prend la route de Ta'if pour proposer son message à la tribu de Thaqif. Il demande le notable de la ville, Ibn 'Abd-Yalail ibn 'Abd-Kulal — l'homme qui peut tout changer d'un mot. Vous savez ce qu'il obtient ? Même pas une réponse.

La suite, la sira la raconte : on ameute la populace contre lui, on le chasse, on lui jette des pierres. Des années plus tard, Aisha lui demandera s'il a vécu pire que Uhud. Uhud ? Une défaite militaire, des compagnons tués. Eh bien oui, il a connu pire : ce jour-là. Le voyage le plus dur de sa vie, de son propre aveu.

Et le récit garde un détail : il repart tellement accablé qu'il marche sans savoir où il va. Il ne revient à lui qu'à Qarn ath-Tha'alib, loin de la ville.

L'ange qui attend un ordre

C'est là qu'un nuage s'arrête au-dessus de lui. Jibril s'y trouve, et il n'est pas seul : il amène l'ange des montagnes. Allah a tout entendu — ce que son peuple lui a dit, ce qu'ils lui ont répondu — et cet ange est à ses ordres. Il a été rapporté que l'ange le salue puis lui dit :

إِنْ شِئْتَ أُطْبِقَ عليهمُ الأخْشَبَيْنِ

« Si tu veux, je rabats sur eux al-Akhshabayn, les deux montagnes. »*

Rapporté par Bukhari 3231 · Muslim 1795

Les deux montagnes qui tiennent La Mecque, précise la version de Muslim. Eux : son peuple.

Regardez bien la situation. Des années qu'on le traite de menteur. Une ville vient de le chasser à coups de pierres. Et voilà qu'on lui apporte la vengeance sur un plateau — validée par le ciel, annoncée par Jibril. Il n'a même pas à lever la main : un mot suffit. Nous, on aurait dit quoi ? Soyons honnêtes : on connaît la réponse.

S'il avait été comme nous, la réponse était toute prête : ils l'ont cherché. Et personne ne le lui aurait reproché — pas même eux. Vous savez ce qu'il répond ? Il a été rapporté qu'il dit :

بَلْ أَرْجُو أنْ يُخْرِجَ اللهُ مِنْ أَصْلَابِهِمْ مَنْ يَعْبُدُ اللهَ وَحْدَهُ لَا يُشْرِكُ بِهِ شَيْئًا

« Non. J'espère plutôt qu'Allah fera sortir de leurs reins des gens qui adoreront Allah seul, sans rien Lui associer. »*

Rapporté par Bukhari 3231 · Muslim 1795

« De leurs reins »

De leurs reins. Vous entendez ? Il ne dit pas : ils vont comprendre — il vient de voir ce qu'ils comprennent. Il ne dit même pas : leurs enfants. Il va plus loin : ce qui sortira d'eux, la descendance de la descendance. L'homme qu'on vient de chasser regarde par-dessus la tête de ses bourreaux, et il voit des générations. C'est ça, la rahma : aimer des gens qui n'existent pas encore.

Vous allez me dire : il était seul, blessé, en position de faiblesse — pardonner était sa seule option. C'est mal le connaître. Des années plus tard, à Khaybar : victoire totale, position de force absolue, un homme attente à sa vie — il épargne encore. Faible ou fort, même réponse. Désamorcer les cœurs au lieu de les briser, c'était sa manière à lui, et toute sa vie le prouve.

Et Ta'if, dans tout ça ? Comptez : douze ans. En l'an 9 de l'Hégire, la délégation de Thaqif — cette même ville — traverse le désert jusqu'à Médine pour embrasser l'islam. Personne ne les a forcés. Personne ne les a menacés. Les enfants qu'il attendait ont fini par arriver.

Et nous ? Nous, un message de travers et on rumine trois jours, la réponse assassine au bout du pouce. Un message. Lui, c'étaient des pierres — et un ange qui attendait l'ordre. Il a regardé plus loin.

Alors la prochaine fois que tu tiens ta revanche — la vraie, celle que personne ne te reprocherait —, pose-toi sa question à lui : qu'est-ce qui peut encore naître de l'autre côté ? L'ange, lui, attendra.



* Les paroles prophétiques sont citées en arabe, suivies d'une traduction approximative : celle-ci ne prétend pas rendre la littéralité du texte, mais en dégager un sens fidèle à l'esprit de l'enseignement.