On imagine souvent la liste des personnes dispensées de jeûne comme une porte de sortie : ceux qui « ont une excuse ». Le mot lui-même sent la culpabilité. Pourtant, pour le jour d'Achoura, la logique est inverse. Ce jeûne n'a jamais été une obligation pesant sur tous, mais une porte ouverte que beaucoup choisissent de franchir. Comprendre qui n'est pas tenu de jeûner, ce n'est donc pas dresser la liste des dispensés — c'est redécouvrir à quoi sert le jeûne, et ce qu'aucune dispense ne vous retire jamais.

Quelles sont les personnes qui ne peuvent pas jeûner Achoura ?

Avant de nommer les situations, une chose doit être claire : le jeûne d'Achoura est volontaire. Il n'a pas le statut d'obligation que porte le jeûne du Ramadan. S'en abstenir n'entraîne donc aucune faute. Ce qui suit n'est pas une liste d'exemptés à un devoir, mais une liste de situations où le corps demande qu'on l'écoute. Vous retrouverez ces situations détaillées dans les repères pratiques et jurisprudentiels du jour d'Achoura.

Les principales situations où l'on n'est pas tenu de jeûner sont les suivantes :

  • La personne malade, dont le jeûne aggraverait l'état ou retarderait la guérison.
  • La femme enceinte ou allaitante, qui craint pour elle-même ou pour son enfant.
  • La personne âgée affaiblie, pour qui l'abstinence devient une épreuve disproportionnée.
  • Le voyageur, dont la fatigue du déplacement rend le jeûne difficile.
  • L'enfant non pubère, qui n'est pas concerné par l'obligation et qu'on n'oblige pas à jeûner.
  • La femme en période de menstrues ou de relevailles, qui ne jeûne pas durant ces jours.

Cette liste n'est pas un examen d'entrée. C'est plutôt l'inverse : la reconnaissance que le jeûne suppose un corps en état de le porter, et que personne ne gagne à s'abîmer au nom d'un acte qui se voulait élévation. Remarquez d'ailleurs que chacune de ces situations partage une même logique : il s'agit toujours d'un corps fragilisé, en construction, ou momentanément empêché. La fragilité du malade, la double vie de la femme enceinte, l'épuisement du voyageur, la croissance de l'enfant — dans tous les cas, on protège ce qui doit être protégé plutôt que de le soumettre à une épreuve qui le dépasse.

Pourquoi parle-t-on de « dispense » plutôt que d'interdiction ?

Le vocabulaire trahit toujours une vision du monde. Dire qu'une personne est « dispensée » suppose qu'elle échappe à une contrainte. Mais d'où vient l'idée que le jeûne serait d'abord une contrainte ?

Chez nous, rien n'est « interdit » ou « obligatoire » au sens purement juridique du terme. On évalue plutôt les bénéfices spirituels directs sur l'âme — ou ce dont on se prive en faisant ou en ne faisant pas une chose. La dimension pratique du jeûne doit rester au service de la dimension spirituelle, jamais l'inverse. Le jour où une règle pratique vous éloigne de ce qu'elle était censée nourrir, elle a manqué sa cible.

La dispense, dans cette lecture, n'est pas une tolérance arrachée. Elle est la conséquence logique d'un principe simple : la pratique est un moyen, pas une fin. Si le jeûne vous met dans l'embarras au point de vous couper de l'essentiel, alors vous n'êtes tout simplement pas concerné par lui ce jour-là. Ce n'est pas un permis exceptionnel. C'est la règle elle-même qui le prévoit.

Est-ce qu'une personne dispensée passe à côté d'Achoura ?

C'est la crainte la plus répandue, et la plus injustifiée. On confond la forme de l'acte avec sa finalité. Le jeûne n'est pas la récompense — il en est le cadre. Sa fonction est de mettre le corps au repos pour que l'attention se libère.

Il y a là une cohérence que le corps lui-même raconte. La digestion consomme près d'un tiers de l'énergie corporelle. Quand elle s'arrête, cette énergie se redistribue vers la cognition : on devient, dans les bonnes conditions, plus disponible, plus clair. C'est précisément pour cela que le jeûne est un terrain si favorable à la lecture du Coran : l'organe digestif au repos, l'esprit récupère une vivacité qu'on lui connaît rarement le ventre plein. Le jeûne crée donc un espace intérieur. Mais cet espace n'a de valeur que par ce qu'on y dépose. Un jeûne vécu sans le Coran, c'est une pièce qu'on aurait soigneusement vidée pour n'y laisser entrer personne.

« La vraie question n'est pas de savoir si tu profites du droit de jeûner, mais si tu profites réellement de ce temps pour te remplir du Coran. »

— Principe éditorial raHma-TV

Autrement dit : passer à côté du Coran pendant ces jours serait bien pire que de ne pas jeûner. Une personne malade qui reste avec le Coran ne « rate » pas Achoura. Elle en saisit le cœur, là où celui qui jeûne sans présence n'en touche que l'écorce. Et cette présence-là ne réclame ni estomac vide ni corps en pleine forme — elle est accessible quelle que soit votre situation.

Comment vivre Achoura quand on ne peut pas jeûner ?

La question cesse d'être « ai-je le droit » pour devenir « comment je me rapproche ». Et là, les chemins ne manquent pas.

  • Faire du Coran le centre de la journée. Le lire, l'écouter, en méditer un passage. C'est l'acte qui donne son sens à tout le reste.
  • Adapter sans renoncer. Une femme enceinte qui ne jeûne pas peut tout de même alléger ses repas, garder un rythme sobre, préserver l'intériorité que le jeûne aurait installée.
  • Cultiver l'intention. Le désir sincère de se tourner vers le Coran a une valeur en lui-même, indépendamment de ce que le corps permet ce jour-là.
  • Refuser la culpabilité. Elle vous éloigne précisément de l'état d'ouverture qu'Achoura recherche.

Car la source de toute cette souplesse porte un nom. L'رحمة — la rahma — n'est pas une « miséricorde » distante, une pitié accordée du bout des lèvres à celui qui faillit. C'est un amour inconditionnel, à la fois protecteur et nourricier, dont le déploiement éclaire toute la vision du Coran que nous portons. Un amour qui dilate l'espace pour laisser grandir, plutôt que de serrer la vis. La dispense de jeûne n'est pas une faille dans le système : elle en est l'expression la plus fidèle.

Voilà pourquoi la liste des dispenses n'a rien d'une concession technique. Elle dit, en creux, ce que le jeûne cherchait depuis le début : non pas vous épuiser, mais vous rendre disponibles.

Si tu fais partie de ces situations cette année, ne porte pas ton corps comme une excuse. Ouvre simplement le Coran aujourd'hui, et passe un vrai moment avec lui — c'est exactement ce qu'Achoura te demande, dispense ou pas.



Le reste, ton cœur le sait déjà.