« Le jeûne d'Achoura efface les péchés de l'année écoulée. » Vous avez sûrement entendu cette phrase, et elle suffit souvent à motiver le réveil avant l'aube. Mais elle cache un malentendu tenace. Car si l'on vous demandait quels sont les bienfaits du jeûne d'Achoura, vous répondriez probablement « le pardon ». Or le mot « pardon » ne dit pas grand-chose de ce qui se joue réellement ce jour-là. Pour le comprendre, il faut d'abord regarder ce que le Coran appelle vraiment une faute.
Quels sont les bienfaits du jeûne d'Achoura ?
Le mérite central est connu, et il repose sur une parole du Prophète ﷺ d'une concision désarmante.
« Le jeûne du jour d'Achoura, j'espère d'Allah qu'il efface les fautes de l'année qui l'a précédé. »
Rapporté par Muslim · Sahîh, hadith n°1162
Une journée pour une année : le rapport est vertigineux. Mais arrêtons-nous sur le verbe « efface ». On l'entend comme une amnistie, un coup d'éponge sur un casier judiciaire céleste. C'est là que la traduction nous trahit. Pour saisir le bienfait réel, il faut comprendre ce qui est effacé — et ce n'est pas ce que vous croyez.
Que signifie « effacer les péchés » dans le Coran ?
Première surprise : la notion de péché, telle qu'on l'imagine, n'existe pas dans le Coran. Le péché est une terminologie d'origine chrétienne, attachée à la culpabilité qui suit une faute grave. Le Coran, lui, emploie le mot ذنب (zhanb), dont la racine (DH-N-B) renvoie à la queue de l'animal : ce qui suit, ce qui traîne en permanence derrière soi.
- Zhanb
- Non pas un « péché » qui rend coupable, mais les conséquences négatives de nos actes — celles qui nous suivent sans relâche, comme une queue attachée au corps.
Le déplacement est considérable. Un zhanb n'est pas une tache morale qui vous rend coupable : c'est une traîne. Le poids cumulé de ce que vos actes ont laissé derrière eux pendant douze mois. Et — détail que les traductions gomment — même une action positive peut produire des conséquences négatives. Le Prophète ﷺ lui-même pratiquait l'استغفار (istighfar) pour ses propres zhunub. Traduire par « péchés » reviendrait à dire qu'il péchait, ce qui est un non-sens. Il portait simplement les répercussions de sa mission : la jalousie qu'elle suscitait, l'hostilité qu'elle déclenchait.
« Effacer les fautes de l'année », c'est donc couper la traîne. Détacher la queue. Vous présenter à l'an neuf sans le poids accumulé du précédent. C'est ce mécanisme précis que développe l'idée que ce jour règle les comptes de l'année écoulée — non pas un effacement magique, mais une remise à zéro de ce qui vous alourdissait.
Quelle est la récompense du jeûne d'Achoura ?
Si l'on cherche quelle est la récompense du jeûne d'Achoura, on bute sur un second mot piégé. « Récompense » évoque un salaire, un point gagné dans une comptabilité divine où Allah tiendrait un grand livre de débits et de crédits. Cette image suppose qu'on puisse, par nos actes, modifier l'état d'Allah — le contenter, l'apaiser, calmer sa colère. Or rien de tout cela n'a de fondement coranique.
Ce qu'on appelle « châtiment » divin, le عذاب (3adhâb), ne désigne pas une vengeance. Dans la forme même du mot se loge l'idée de privation, de soustraction. Le 3adhâb, c'est la privation de رحمة (rahma), la mise à distance de l'amour inconditionnel. Comme un parent qui prive momentanément son enfant non par cruauté, mais pour réveiller en lui le désir ardent de retrouver ce dont il a été privé. Vos actes, en réalité, n'ont de conséquence que sur vous-même.
Renversez alors la logique. La « récompense » d'Achoura n'est pas un crédit que vous encaissez : c'est l'inverse du 3adhâb. C'est l'accès rétabli à la rahma. En vous délestant de votre traîne, vous redevenez disponible à cet amour qui protège et fait grandir.
C'est pourquoi la récompense ne se mesure pas en quantité mais en qualité de retour. Pour explorer en détail tout ce que ce jour libère en vous, on peut suivre la liste concrète des effets que ce jeûne produit sur l'âme et le quotidien.
Pourquoi le mérite d'Achoura est-il lié au mois de Mouharram ?
Achoura ne flotte pas dans le calendrier. Il tombe le dixième jour de Mouharram, premier mois de l'année et l'un des quatre mois sacrés mentionnés dans le Coran.
Jeûner Achoura, ce n'est pas isoler une performance d'un jour. C'est entrer dans la dynamique d'un mois entier dont l'atmosphère favorise ce travail de délestage. Le jeûne du dixième concentre et intensifie ce que toute la période rend possible : on récolte le fruit le plus dense d'une saison déjà propice. C'est ce climat particulier que prolongent les dispositions intérieures que ce mois ouvre tout entier.
Comprendre ce lien évite une erreur fréquente : croire qu'on peut « consommer » Achoura comme une promotion isolée. Le jour tire son mérite de son inscription dans un temps qualifié. Et cette articulation entre un geste précis et un cadre plus large traverse tout ce que l'on peut accomplir durant cette période pour en recueillir les bienfaits.
Faut-il jeûner Achoura pour « gagner » quelque chose ?
La question mérite d'être posée frontalement, parce qu'elle révèle notre rapport au sacré. Si vous jeûnez en pensant accumuler des points, vous reproduisez exactement la logique comptable que le Coran déconstruit. Le bénéfice n'est pas un trophée extérieur : c'est une transformation intérieure.
Vous ne gagnez pas la faveur d'un Allah qu'il faudrait amadouer — sa rahma ne dépend pas de votre humeur ni de la sienne, puisqu'il rayonne cet amour de façon aboutie et inconditionnelle. Ce qui change, c'est vous. Une âme déchargée de sa traîne redevient lumineuse, et une âme lumineuse manifeste mieux cet amour qui l'irrigue. Le jeûne n'achète rien. Il débloque. Cette logique de réconciliation, plutôt que de transaction, est le cœur de la lecture que propose raHma-TV du texte coranique dans son ensemble.
C'est tout l'écart entre une dévotion anxieuse, qui craint la sanction, et une dévotion confiante, qui se rend simplement disponible. Achoura vous invite à la seconde.
Alors cette année, quand tu te lèveras avant l'aube pour jeûner ce dixième jour, ne compte pas tes points. Demande-toi plutôt ce que tu portes encore de l'année écoulée, et imagine que tu peux le déposer. Pas l'effacer comme une faute. Le déposer comme un fardeau.
Le reste, c'est ton année qui te le dira.