Que faire le jour d'Achoura ? La question, posée comme ça, attend une liste : jeûner, prier, donner, multiplier les formules. Et la liste existe. Mais avant de la dérouler, il faut comprendre pourquoi on agit ce jour-là, sans quoi on coche des cases sans rien transformer. Un acte qui ne cultive rien en vous n'est pas un acte recommandé : c'est une habitude. Cet article reprend les gestes établis du jour et de la nuit d'Achoura, et surtout ce qu'ils sont censés faire en vous.

Que faire le jour d'Achoura ?

L'acte central du jour d'Achoura est le jeûne. Il efface les fautes de l'année écoulée, et c'est la raison pour laquelle il occupe le sommet de la pratique. Tout le reste — l'aumône, l'élargissement envers sa famille, la prière surérogatoire, la lecture du Coran — s'organise autour de lui, non l'inverse.

Mais jeûner le seul dixième jour pose un problème de forme : c'était la pratique d'autres communautés avant l'islam. Pour s'en distinguer, on associe au jeûne d'Achoura celui de la veille, le neuvième jour, appelé Tassoua. Le geste n'est pas cosmétique : il marque une intention propre, une manière de ne pas imiter mécaniquement mais de s'inscrire dans une voie. C'est le premier des actes que la tradition recommande pour cette journée, et le plus solidement établi.

Autour du jeûne, la journée se prête à trois mouvements simples : donner (l'aumône, la générosité envers les proches), se souvenir (le dhikr, la lecture), et demander (l'invocation). Aucun n'est un rituel inventé pour l'occasion : ce sont des actes valables toute l'année, qu'Achoura intensifie.

Pourquoi ces actes plutôt que d'autres ?

Ici, il faut ouvrir un mot que les traductions ont aplati. On parle d'« actes d'adoration ». Le terme arabe est عبادة, 3ibada, bâti sur la racine ع·ب·د. Et son sens premier n'a rien à voir avec l'adoration au sens dévot et passif.

Cela change tout pour Achoura. Le jour d'Achoura, vous ne « rendez pas un culte » comme on règle une dette. Vous devenez, le temps d'une journée intensifiée, la main de l'œuvre. Le jeûne, l'aumône, la prière ne sont pas des points marqués au compteur : ce sont les outils par lesquels vous vous remettez en position d'instrument. C'est pourquoi un acte fait sans présence ne vaut presque rien — il manque l'essentiel, qui est l'orientation intérieure.

Cette racine a d'ailleurs un voisinage qui éclaire l'affaire. Elle cousine avec la notion d'utilité : être profitable, servir à quelque chose. Être instrument du Divin, ce n'est pas se nier — c'est devenir utile selon ce pour quoi on est taillé. Et ce mouvement a son exact opposé : associer au Divin nos propres méfaits, le mettre à notre service au lieu de nous mettre au sien. Le jour d'Achoura est, sous cet angle, une journée où l'on remet les choses dans le bon sens.

Quelle est la place du dhikr le jour d'Achoura ?

Parmi ces actes, le dhikr occupe une place que l'on sous-estime souvent, parce qu'on le réduit à « réciter des formules ». Le mot mérite mieux. La racine ذ·ك·ر ne décrit pas une répétition mécanique : elle décrit une pénétration.

Dans la langue, la même racine sert à nommer l'arme acérée qui transperce, la pioche qui pénètre la terre durcie, la pluie torrentielle qui s'enfonce. Le dhikr que l'on prolonge volontiers la nuit relève de cette image : faire entrer une vérité dans la conscience pour qu'elle s'y enracine, et se prémunir de l'oubli. Car le dhikr s'oppose précisément à nisyân (n·s·y), qui signifie à la fois oublier et négliger — manquer de soin et d'attention envers une chose ou un être.

Le Coran le pose sans détour :

Le sens profond : à chaque fois que vous faites le dhikr du Divin, Il prend soin de vous et vous mentionne dans Son intimité, dans Ses cercles de proximité. Un jour comme Achoura n'invente donc pas un dhikr particulier — il offre une occasion d'en faire un qui pénètre vraiment, parce que l'attention y est plus haute.

Que faire la nuit d'Achoura ?

Et la nuit ? C'est ici qu'il faut être net, car beaucoup de pratiques s'y sont greffées sans fondement. La nuit d'Achoura n'a aucun rituel propre obligatoire. Il n'existe pas d'acte spécifique établi pour elle : ni veillée codifiée, ni prière à nombre fixe, ni formule particulière à réciter.

Ce que vous pouvez y faire, c'est prolonger ce qui est recommandé toute l'année — au premier rang duquel la prière de la fin de nuit. Son nom, tahajjud, vient d'une racine qui désigne le sommeil profond et réparateur, celui que l'on a après une dure journée de labeur. Faire le tahajjud, c'est se priver de ce sommeil-là pour s'exposer à une autre forme d'énergie, plus efficiente.

Les dernières heures avant l'aube ne sont pas un horaire arbitraire : durant ce moment, le dhikr du Divin a un impact plus pénétrant sur le cœur, parce qu'il est plus réceptif. C'est le moment le plus propice pour accueillir les vérités et s'en remplir. À ne pas confondre, d'ailleurs, avec qiyâm al-layl, qui signifie simplement être debout la nuit, en priant après le 3icha.

Autrement dit : la nuit d'Achoura ne réclame pas du neuf, elle invite à de l'intensifié. Distinguer ce qui est fondé de ce qui a été ajouté au fil du temps est la première condition pour ne pas se tromper de pratique. Et cette même exigence parcourt l'ensemble des actes, douas et bienfaits liés à ce jour.

Comment articuler le jour et la nuit sans se perdre ?

Mis bout à bout, le programme tient en peu de mots. Le jour : jeûner, idéalement en associant le 9 au 10, et y greffer aumône, lecture et invocation. La nuit : prolonger le tahajjud et le dhikr, sans rien y ajouter d'inventé.

  • Le jeûne — l'acte premier, à faire précéder par celui de Tassoua quand c'est possible.
  • L'aumône et la générosité — élargir envers ses proches, donner.
  • Le dhikr et la lecture — faire pénétrer, pas réciter à vide.
  • Le tahajjud — la fin de nuit, moment où le cœur est le plus réceptif.

Le fil qui relie tout cela n'est pas la quantité d'actes, c'est leur orientation. Chacun n'a de valeur que s'il vous remet en position d'instrument et cultive en vous quelque chose de vivant. C'est précisément ce que vise toute la démarche de relecture du Coran à partir de son arabe : retrouver, sous le geste, sa fonction.

Tu n'as pas besoin d'un grand programme pour Achoura. Choisis un acte — le jeûne, ou trois minutes de dhikr vraiment présent en fin de nuit — et fais-le en sachant pourquoi tu le fais. Un seul geste habité vaut mieux qu'une liste cochée à la hâte.



Le reste se cultive.