Le 1er Mouharram marque le premier jour de l'année dans le calendrier musulman. Mais réduire sa signification à un changement de date, c'est manquer l'essentiel. Ce jour n'ouvre pas seulement un nouveau cycle de douze mois : il rappelle l'événement choisi pour fonder toute une manière de compter le temps. Et ce choix dit quelque chose de précis sur ce qui, en islam, fait date.
Quelle est la signification du 1er Mouharram ?
Le 1er Mouharram est le jour qui ouvre l'année hégirienne. Son sens ne tient pas à une fête ni à un rite, mais au point d'origine du calendrier qu'il inaugure. Ce calendrier ne commence pas à la naissance du Prophète, ni à une bataille gagnée, ni à une révélation. Il commence à l'hégire : le départ du Prophète et de ses compagnons de La Mecque, devenue hostile, vers Médine, qui allait les accueillir.
Autrement dit, l'islam date le temps à partir d'un déplacement assumé. Pas un exploit, pas un triomphe : un seuil franchi. On quitte un lieu où l'on étouffe pour un lieu où une communauté peut respirer et grandir. Le 1er Mouharram porte cette mémoire chaque fois qu'il revient. Il n'est pas l'anniversaire d'une gloire, mais le rappel annuel qu'un commencement véritable suppose d'abord de quitter quelque chose.
Pourquoi le calendrier commence-t-il à l'hégire et pas ailleurs ?
Le choix n'a rien d'évident. Bien d'autres événements auraient pu servir de point zéro : la première révélation, la naissance du Prophète, la conquête de La Mecque. C'est pourtant l'hégire qui a été retenue, des années plus tard, par les compagnons. Et ce choix éclaire la signification du premier jour de l'année.
Ce qui est célébré comme origine, ce n'est pas un sommet de réussite, c'est une bascule. L'hégire est le moment où une foi menacée se transforme en communauté capable de tenir debout. Le temps ne se met pas à compter à partir d'une parole reçue, mais à partir d'un changement d'état concret, vécu, risqué. Le calendrier dit ainsi que ce qui fait vraiment date dans une vie, ce n'est pas ce que l'on apprend, mais ce que l'on traverse et ce que l'on quitte.
C'est pourquoi ce premier mois s'inscrit dans la logique plus large des temps mis à part. Le 1er Mouharram ne se comprend pleinement qu'en le replaçant dans la série des mois auxquels le Coran reconnaît un statut particulier, dont Mouharram fait partie.
Que faut-il faire le 1er Mouharram ?
La réponse surprend souvent : rien n'est prescrit pour ce jour précis. Il n'existe pas de prière spéciale, de jeûne obligatoire ni de rituel attaché au 1er Mouharram lui-même. Ce n'est ni un jour de fête religieuse au sens du Aïd, ni une nuit de veille codifiée. C'est un seuil de temps, pas une célébration.
Ce vide apparent n'est pas un manque. Il laisse place à un usage intérieur du jour. Puisque le calendrier s'ouvre sur l'idée de quitter pour avancer, ce premier jour se prête naturellement à un geste discret : regarder ce qui, dans l'année écoulée, mérite d'être arrêté. La tradition coranique nomme cet arrêt tawba.
- Tawba
- Issue de la racine ت · و · ب (t · w · b), elle désigne le fait d'arrêter une action, d'interrompre un processus contre-productif pour soi. Ce n'est ni de la culpabilité ni du regret : c'est un retour, une bascule volontaire, exactement dans l'esprit de l'hégire.
La résonance est nette. Le mois où le calendrier célèbre un déplacement vers ce qui fait vivre est aussi celui où l'on peut, à l'échelle d'une vie, décider d'arrêter ce qui épuise. Le 1er Mouharram s'inscrit dans le passage plus large du premier jour de la nouvelle année hégirienne, et il vaut surtout par l'orientation qu'on choisit de lui donner.
Cette logique du seuil et du commencement n'est pas propre à Mouharram. Elle traverse toute la lecture du Coran que propose cette manière de relire les sources à partir de l'arabe : derrière chaque date, un sens à retrouver.
Cette année, ne laisse pas le 1er Mouharram passer comme une simple ligne sur un calendrier. Choisis une seule chose à arrêter, et arrête-la ce jour-là. Pas un grand programme : un seul geste, vraiment tenu.
Un commencement, ça se quitte avant de se vivre.